Etre bienveillant? Mais il n'écoute rien!!!

Mis à jour : mars 24



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On a beau être sensible à l’éducation positive et bienveillante, aux neurosciences affectives et sociales, y a des jours où être bienveillant ce n’est pas facile. Et donc la tentation de se demander si la bienveillance n’est pas une chimère devient grande dans les moments difficiles.

La question est ici de savoir si cela vient de l’enfant ou de nous-mêmes. On aurait une tendance naturelle à accuser l’autre d’augmenter notre niveau de stress dans un moment où on est déjà soit même fatigué, en proie au doute, inquiet: “j’ai envie de calme et lui est dans l’agitation”, “il saute partout, il n’écoute pas ce que je lui dis, pourtant je l’ai averti, on a mis en place des règles” … Oui. Mais toi, as-tu écouté ce qu’il était en train de dire à travers son comportement? As-tu écouté ce que toi tu exprimes par ton comportement? Sais-tu écouter?


Dans le cadre des ateliers philosophiques que j’anime dans des écoles, et des échanges que j'ai eu avec d'autres animateurs, malgré notre belle volonté de transmettre des valeurs de tolérance, de bienveillance, de poser un cadre qui soit propice au bon déroulement des ateliers philos, bah les enfants parfois ne “jouent pas le jeu”. Comme si arriver avec les meilleures intentions du monde allait modifier le comportement d’enfant qui ont eux-mêmes des habitudes, des identités et des rôles qu’ils se construisent en fonction de leur place dans la famille et à l’école. Alors quand en atelier philo, on arrive avec les méthodes pour garantir un climat bienveillant qui serait propice au bon développement de l’enfant, et qu’on vit des moments difficiles, où l’enfant est agité, excité, contradictoire, quand on arrive en posant le cadre des ateliers et en invitant les enfants à édicter ces règles pour qu’elles viennent d’eux mêmes, et ainsi favoriser l’autonomisation et la responsabilisation des enfants, et que ça ne fonctionne pas, on vit un grand moment de solitude; et il est plus facile dans ces moments de remettre en question la méthode que soi-même. Mais je ne me décourage pas, comme disait Nietzsche, "ce qui ne me tue pas me rend plus fort".


De mon analyse il en ressort plusieurs choses:


1/ Les élèves savent donner les bonnes réponses


Et oui, à l’école, c’est le jeu favori en classe, ils sont malins! L’enseignant questionne et attend la ou les bonnes réponses. Alors je crois que les enfants savent comment nous donner le sourire quand on les questionne sur “quelles sont les règles que vous pouvez mettre en place pour discuter tous ensemble?” Je vous garantis qu’ils savent exactement ce qu’il faut dire. Mais sitôt dit, sitôt passé à autre chose. Il m’est arrivé d’avoir un élève qui m’a dit: on ne parle pas à son voisin, et la seconde d’après, il parlait avec son voisin. Le manque de congruence était d’une force impitoyable, un poignard dans le cœur de ma fierté, moi qui croyais anticiper correctement l’atelier philo en éditant des règles. Je me suis sentie attaquée par cette attitude, en me surprenant à penser “mais comment ose-t-il enfreindre sa propre règle (entendez, juste à côté de moi)?” … Justement, ce n’était pas sa propre règle. C’est LA règle, la bonne réponse, et il me l’a donné car je l’ai demandé. Alors je remercie de tout cœur cet enfant parce que grâce à lui je me suis remise en question. Et j’ai cherché des réponses. Que j’ai trouvé auprès d’une collègue art-thérapeute, et le tout réside dans une formulation qui m’a bouleversé:


Qu’est-ce qui t’empêcherait de discuter avec confiance?”. Je ne peux qu’applaudir cette question, qui m’a fait un effet choc tellement elle est bienveillante et efficace. Je me suis empressée de la poser à mon premier atelier dans une école dite difficile de ma ville. Et les réponses ont fusé: “Si on se moque”, “Si on me juge”, “Si on m’accuse”, “Si on me dit que je suis bête”, “Si on m’insulte”. Ils ont les réponses et ils ne me les donnent pas pour me faire plaisir, ils le disent parce qu’ils l’ont vécu. Ils répondent en chœur un immense OUI quand je leur demande si ça leur est déjà arrivé d’entendre ces choses.

Sur le modèle de cette question, j’ai donc demandé:


“Qu’est-ce qui vous empêche d’écouter quand quelqu’un parle?”, parce que oui, ils n’écoutent pas leurs camarades, ils ne m’écoutent pas, n’écoutent pas leurs enseignants, leurs parents peut-être? Et je suis simplement partie de leur comportement pour les questionner dessus, sans juger, mais en essayant de comprendre: “Quand je n’aime pas ce qu’il dit”, “Quand je n’aime pas la personne”, “Quand ça m’énerve”. Et on a ouvert une discussion sur la façon dont on réagit quand on est en colère. Alors ils crient, ils insultent … comme leurs parents les insultent pour certains de leurs propres mots. Cette intervention m’a fait prendre conscience de l’ampleur de la situation. Ce n’est jamais contre moi que les enfants agissent. Ils agissent par mimétisme. Et c’est d’une importance capitale que de comprendre cela, et ça ouvre le cœur à la bienveillance. Eux-mêmes ne sont peut-être pas écoutés, ou n’ont pas d’exemples de ce que c’est d’écouter. On cherche tous à être appréciés et aimés, et on reproduit des schémas qui vont aller dans ce sens, en fonction des habitudes et des croyances que nous avons. Si j’ai l’habitude d’être félicité quand je donne une bonne réponse, je vais la donner, sans garantie que je vais appliquer ce que je viens de dire. Ils savent satisfaire les exigences qui vont les faire apprécier, mais n’ont pas intégrer les mots qui sont derrières les réponses qu’ils nous donnent.


2/ On ne sait pas être bienveillant avec soi même.


Je pose la question: ne juge-t-on pas les autres de ce dont on se juge soit même? Si je parvenais à être bienveillant avec moi même, peut-être serait-ce plus facile de l’être avec l’autre. Je rencontre des personnes qui sont d’une douceur incroyable, qui dégagent une sérénité que j’envie. Moi je suis énergique, on va le dire comme ça. Mais ces personnes sont les premières à être douces, du moins à apprendre à l’être, avec elles-mêmes. On n’est pas bienveillant parce qu’on se dit “non mais tu sais, il faut que tu sois gentille avec toi-même, ce n’est pas si grave, prends du recul, tout va bien se passer”. On est bienveillant avec soi-même quand on écoute ses besoins, quand on écoute ses émotions et quand on laisse la possibilité aux deux de s’exprimer le temps d’un moment approprié. Souvent dans les courants de méditation et de développement personnel, on entend qu’il est important de ne pas juger. Je pense que le jugement est toujours émis de façon hâtive, parce qu’il prend le pas sur l’écoute. Si on écoutait plus, on jugerait moins mais on comprendrait mieux. Qu’il s’agisse de nos besoins et émotions ou ceux des autres. C’est pas évident d’écouter, surtout face à de l’agressivité, et puis on ne nous apprend pas à exprimer les besoins et les émotions. Mais si on le faisait, les choses évolueraient à une vive allure. Cela ne signifie pas nécessairement qu’on vivrait dans un monde mielleux, ou on comprend tout et tout le monde. Mais le jugement ne serait pas vécu comme une sanction, mais plutôt comme une prise de position après que l’écoute ait permis de prendre le recul nécessaire pour juger d’une situation.

Donc quand un enfant est agité, agressif, rebelle, je lui renverrai son émotion en miroir: dis donc tu as l'air agité, tu es en colère? ou excité? : lui donner la possibilité de verbaliser son besoin. Sachant que dans le cadre d’un atelier philo il y a justement un cadre, le besoin ne pourra pas (ou n’a pas vocation à) être satisfait. C’est pour cela que je choisis de prendre le temps de poser le cadre avec eux, sur une ou deux séances, avec des conséquences à leurs actions. Permettre la parole, écouter le besoin, ne signifie pas protéger l’enfant des conséquences de ses actes, auquel cas, on tomberait dans une éducation molle, teintée de névroses qu’on n’aurait pas réglé avec nous mêmes, de peur de ne pas être aimé non plus, de peur de trop blesser, et qui ne donnerait en aucun cas à l’enfants les outils nécessaires pour bien grandir. Donc je prends le parti d’ouvrir le dialogue, de les faire exprimer leur ressenti, et à partir de là, de lier les règles aux ressentis, qui sont liés à leurs besoins.

"Il se passe quoi madame si on respect pas les règles?

- Bah y a pas d'ateliers philo puisque ce sont les règles pour discuter en confiance. Et on peut pas réfléchir ou discuter sans ça donc c'est à vous de voir. Si vous ne voulez pas philosopher ok, on arrêtera". Je l'ai proposé 3 fois: ils n'ont jamais voulu arrêter et se sont platement excusé.

Dans l’éducation positive et bienveillante, la punition ne fait pas loi. Or, quand on leur demande qu’est ce qui pourrait être mis en place en cas de non respect des règles, c’est directement aux sanctions qu’ils pensent, puisque c’est ce qu’ils connaissent.

L’occasion de philosopher sur ce cadre, avec le texte de l’anneau de Gygès de Platon, où on s’interroge sur le lien entre respect des lois et peur: quelles sont les lois qui existent (juridiques, morales, communautaires, etc) et qu’est ce qui garantie le respect des règles sans sanctions? Est-ce que la sanction est nécessairement punitive?


3/ L’attitude de l’enfant ne fait que reproduire ce qu’il lui est donné d’observer.


A tous les niveaux. Si son entourage résout les conflits avec la violence il utilisera la violence. Un enfant aujourd’hui a eu le courage de son idée qui n’était pourtant pas simple, mais qui a permis de délier les langues.

“Aujourd’hui tout le monde utilise la violence, c’est devenu normal”, choquant certains de ses camarades.
L’un deux lui répondit: “si tu dis ça, alors ça veut dire que ce serait normal que les adultes soient violents avec toi.
- mais c’est le cas. Il y a des adultes qui nous insultent, dans la rue, dans l’école.
- Moi c’est mon père qui m’insulte.

J’ai du clore le défilé d’exemple qui commençait à pleuvoir, car les enfants étaient nombreux à avoir quelque chose à dire d’un adulte violent avec eux (seulement partie remise, le sujet reviendra en discussion car je pense que c’est nécessaire).

Alors si on crie, il va crier. Si on insulte, il va insulter. Si on juge, il va juger.


Il est une femme qui m’a hautement inspiré dans mes réflexions sur l’éducation et le rôle que peuvent jouer les adultes dans la vie des enfants: Marva Collins. Marva Collins est une enseignante américaine qui, découragée par les faibles réussites de l’école publique en matière d’enseignement, a décidé de démissionner de son poste pour ouvrir une classe chez elle. Elle a recueilli les enfants qui étaient expulsé d’établissement en établissement, en faisant du porte à porte chez eux, et en convaincant les parents que c’était leur ultime chance de les voir s’épanouir. Elle était exigeante et ferme. Et d’une extrême bienveillance. Lorsqu’un enfant n’utilisait pas pleinement ses capacités, ou qu’il abandonnait, ou qu’il exprimait sa colère, elle l’invitait à lister toutes ses qualités en guise de sanction. Sa méthode était d’une telle efficacité que Ronald Reagan lui même lui demanda d’entrer au gouvernement pour devenir ministre de l’éducation, ce qu’elle refusa, car elle s’estimait plus utile au contact des élèves. Tout se jouait dans la gestion du comportement de l’enfant. Si on parvient à modifier nos propres attitudes avec les enfants, ils changeront eux aussi.


4/ La parole est l’outil qui permet de désamorcer les mécanismes et les automatismes.


Dans plusieurs cas. Déjà, d’avoir entendu les enfants exprimer ce qui était à l’oeuvre dans leur comportement, ça m’a permis de voir les choses différemment. Ils m’ont édicté des règles, mais même si elles venaient d’eux, je ne crois pas que ce soient encore leurs règles. Ils doivent encore les apprivoiser. Alors j’ai décidé de prendre le temps pour qu’ils se familiarisent avec ça, et que ce soit un objectif de longue durée. On ne peut pas attendre que le changement survienne soudainement. Et je prendrai l’exemple des difficultés que nous rencontrons nous-mêmes, adultes, pour changer de comportement: si quelqu’un a trahi notre confiance nous devenons méfiant. Nous souhaitons perdre du poids mais ô combien est-ce difficile de modifier nos habitudes alimentaires? Se mettre au sport, je sais que ce serait bon pour moi, mais je ne parviens pas à changer mes habitudes. Nous attendons beaucoup des enfants alors que nous mêmes, nous vivons de grandes difficultés, pourquoi en serait-il autrement avec les enfants?

Eux mêmes, en parlant, prennent conscience des choses. Ils vont réfléchir autrement, en rediscuter, se questionner, entendre les points de vue des uns et des autres. La parole leur permet de mettre des mots et de prendre le recul qu’ils ne prennent que trop rarement. Et l’animateur, en questionnant, aide à cette prise de recul, tout comme la pratique de l’attention en est un facteur favorisant. La prise de recul, pour l’enfant et l’animateur, est un facteur aidant à la bienveillance.

La bienveillance est une réalité, même si il n’est pas toujours simple de l’appliquer. Nous sommes dans une génération transition: adeptes de nouveaux principes d’éducation dont nous ne maîtrisons pas les rouages car trop peux nombreux à en avoir bénéficié dans notre enfance. Alors oui, des erreurs seront faites, mais cela vaut le coup de continuer.

Actuellement j’anime une série d’ateliers dans une école dite difficile de ma ville. C'est une aventure incroyable que je vis, jamais je n’ai été autant nourrie de ma vie. Et j’apprends énormément au contact des enfants, en les écoutant. Et croyez le ou non, mais comme par hasard dans ma vie, j’apprends de plus en plus à m’écouter aussi.

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